Une fois qu’on aura admis la diversité infinie des identités, des façons d’être et des sexualités, toutes ces interrogations cesseront d’elles-mêmes. En réalité, être soi, c’est tout ce qui importe. Et non coller à quelque norme que ce soit pour faire plaisir aux réducteurs de têtes !
Rappelons que Stéphanie Nicot est enseignante.
Lionel Labosse pour HomoEdu : Merci d’avoir accepté de répondre
à quelques questions suite à la parution de votre ouvrage Changer
de sexe, Identités transsexuelles. Malgré le sous-titre, vous contestez
l’emploi du mot « transsexuel » au profit de « transgenre ».
Quelles sont les limites : un homme ou une femme androgyne, un garçon
efféminé, un artiste transformiste sont-ils transgenre ?
Nous
rejetons le terme transsexuel(le) parce qu’il a été créé délibérément pour jeter
la confusion entre sexualité et identité... Nous traiter de
« Trans-sexuelles » a pour objectif de nous faire passer pour des
perverses et des obsédées. Putes ou cinglées, c’est le choix qu’on nous a
longtemps offert ! La question des limites ne se pose donc que pour les
adeptes des normes, des petites cases et du totalitarisme. Est femme qui se
définit comme telle. Est transgenre toute personne qui refuse de se comporter ou
de se définir de façon stéréotypée dans des rôles homme ou femme définis de
façon binaire. Le genre est auto-déclaratif !
L’expression « syndrome de Benjamin » est absente de votre
ouvrage. Pourquoi ?
Parce que
ce prétendu « syndrome » n’existe pas, tout simplement ! C’est
l’un des nombreux mythes qui ont permis de faire passer les Transgenre pour des
malades mentales afin de mieux les réprimer ! Si les pires transphobes y
font référence, ce n’est pas par hasard... ÊEtre Trans est simplement une façon
d’être, incompatible avec une certaine norme sociale qui juge nécessaire de
diviser la population en deux castes arbitrairement définies au regard de
l’appareil génital. Ça n’est donc rien de pathologique. Que des groupes Trans
aient cru bon de se faire passer pour des malades pour susciter la pitié les
regarde. Mais ces temps sont révolus : nous exigeons aujourd’hui le respect
de nos droits... Maintenant, si des gens ont vraiment un « syndrome »,
qu’ils se soignent, mais qu’ils n’imposent pas leurs délires aux
autres !
Après sa transition, une Trans MtF, est-elle une femme cisgenre, ou
reste-t-elle transgenre ?
À notre
connaissance, une femme cisgenre n’a pas de prostate. Une Trans si... Reste que
personne ne regarde notre prostate avant de nous appeler monsieur ou
madame ! On reste Trans à vie, quoi qu’il en soit, qu’on le veuille ou non,
par sa morphologie mais aussi son passé qui impacte nécessairement notre façon
d’être. Les Trans qui n’arrivent pas à vivre avec cette réalité sont condamnées
à la souffrance ou au délire.
L’orientation sexuelle et l’identité de genre sont bien sûr deux
domaines distincts, mais n’y a-t-il pas un point commun ?
Lequel ?
Peut-être avoir une marge de liberté plus importante ? Pouvoir réfléchir de
façon plus sereine à la part de bisexualité en chaque être humain ?
Le vrai débat pour une personne transgenre est-il de « changer
de sexe », ou bien de refuser d’être assigné à un genre ?
Changer
de sexe est évidemment une formule simplificatrice. En réalité, une personne
transgenre, lors de sa transition, assume son genre et le vit désormais
socialement. Elle le montre, le fait accepter et reconnaître par les autres. Une
Transgenre refuse, dans les faits, d’être assignée de force au rôle social
culturellement (et arbitrairement) associé à son sexe de naissance. Vivre son
genre, c’est un droit imprescriptible et comme tout droit imprescriptible, il ne
se mendie pas. Mais il y a de multiples façons de vivre son genre, de
l’exprimer, de le décliner. Etre soi, c’est tout ce qui compte. Nous défendons
la liberté de chacun(e) de se définir et de vivre comme il l’entend !
N’y a-t-il pas dans le milieu Trans la même différence de classe
entre celles qui peuvent se payer une opération et les autres, que chez les
homos, entre ceux ou celles qui ont les moyens de se payer une PMA ou une mère
porteuse pour devenir parents, et ceux qui se débrouillent avec les moyens du
bord ?
C’est
bien pour en finir avec cette inégalité que nous avons fondé Trans Aide. En
2007, une Transgenre qui dispose d’un statut culturel, d’un statut social, d’un
bon réseau social et amical, peut réussir sa transition assez facilement,
c’est-à-dire sans contrôle psychiatrique, sans produit dangereux imposé, sans
perdre son emploi, et - si elle désire se faire opérer - en bénéficiant à
l’étranger (Munich, Bangkok et Chonburi sont actuellement les meilleures
adresses) d’une vaginoplastie de qualité offrant une esthétique de qualité et
permettant de conserver une capacité orgasmique. Pour les Trans démunies, c’est
la descente aux enfers : contrôle psychiatrique humiliant, infantilisant et
de longue durée, renoncement à sa liberté (c’est le psychiatre qui décide si
vous êtes Trans ou non, si on vous donne des hormones ou non, si on vous opère
ou non !), prescription de produits hormonaux dangereux, et pour finir
castration effectuée en France, un pays où il n’existe aucune équipe spécialisée
en vaginoplastie ! Nous allons sans doute choquer une partie de vos
lecteurs (surtout les collègues de Stéphanie !) : si nous n’avions pas
eu ces atouts sociaux, nous aurions trouvé plus conformes à notre dignité
humaine de nous prostituer pour financer notre parcours que d’accepter de subir
le moindre contrôle psychiatrique et les monstrueuses castrations à la
française ! Nous avons donc une pensée pour nos soeurs qui y sont conduites
pour protéger leur liberté par la faute de l’État français et des psychiatres à
son service !
Si la société humaine était moins normative, ne croyez-vous pas que
certains homosexuels seraient plutôt transgenre, et vice-versa ? En
d’autres termes : certains homos ne sont-ils pas des Transgenre honteuses,
et est-ce que certaines Transgenre notamment certaines MtF hétéros, ont choisi
cette voie parce que pour elles elle était paradoxalement moins transgressive
que d’accepter d’être simplement homo ?
Votre
question scandalisera un certain nombre de Transgenre, mais pas nous. Certes,
selon les psys transphobes, les MtF seraient des homosexuels passifs efféminés
qui ne s’assument pas ; cette thèse est celle d’une Colette Chiland ou d’un
Mustapha Safouan qui s’horrifie (Contribution à la psychanalyse du
transsexualiste) d’une « absence [...] « tantalisante » au
plus haut point » sic ! Outre une homophobie passée
de saison, cette vision (au sens de délire...) est démentie par le nombre
impressionnant de Trans bisexuelles, voire qui se définissent avec humour comme
omni-sexuelles... Les psys flirtant régulièrement avec le déni et subissant un
contre-transfert massif lié à leur refus d’assumer leur propre bisexualité (ils
ont mal lu Freud, visiblement !), la bisexualité fréquente des Trans (nous
le découvrons à rencontrer sur le terrain la communauté réelle) fait voler en
éclat cette « explication » qui n’en est pas une (ce qui serait
d’ailleurs plus intéressant de chercher à expliquer, c’est l’origine de la
transphobie des psys, mais passons !).
En revanche, dans le cadre actuel des discriminations organisées par l’État et soutenues par les psys à leur service, un discours normatif peut amener des personnes qui ont honte de leur homosexualité à trouver dans une trans-identité hyper normée (du style : je suis devenue une « vraie femme », donc j’aime faire l’amour avec des hommes, donc je suis dégoûtée par le lesbianisme qui est « contre-nature »...) une façon paradoxalement « normale » de vivre leur amour des mâles ! Ce genre de processus peut exister, mais relativement à la marge. Il est d’ailleurs totalement iatrogène, c’est-à-dire le produit direct de l’offre de « soins » psychiatriques destinés à rendre toute personne s’affirmant transgenre « homosexuelle » avant l’opération et « hétérosexuelle » après l’opération, comme ils disent. Ces psychiatres délirent largement autant que leurs patientes puisqu’ils en arrivent à appeler la MtF « Monsieur » avant sa vaginoplastie et « Madame » le lendemain ! Comme si la perte d’un pénis et la construction d’un néo-vagin avec ledit pénis modifiait l’identité sociale et la nature de l’attirance sexuelle d’une personne... Confusion et brouillage. Comme auraient dit Mulder et Scully, la vérité est ailleurs ! En réalité, une fois qu’on aura admis la diversité infinie des identités, des façons d’être et des sexualités, toutes ces interrogations cesseront d’elles-mêmes. En réalité, être soi, c’est tout ce qui importe. Et non coller à quelque norme que ce soit pour faire plaisir aux réducteurs de têtes !
Lorsqu’une femme trans évoque son passé d’homme, ou vice-versa,
préférez-vous qu’elle parle d’elle au masculin ou au féminin ? (Quand
j’étais footballeuse / footballeur ?
Nous
n’avons jamais rien à préférer à la place des autres ! Alexandra parle au
masculin lorsqu’elle évoque une période antérieure à sa transition alors que
Stéphanie utilise systématiquement le féminin... Pour nous, c’est un détail, une
pure convention. Nous avons exactement la même vision des choses : nous
avons eu une période dans notre vie où nous vivions (mal) dans le rôle social
masculin... Et maintenant nous vivons (bien) dans le rôle social féminin.
En tant que militantes, vous réclamez la fin de la mention du sexe
sur les documents d’état civil. Pourquoi n’allez-vous pas aussi loin dans votre
ouvrage ?
Notre
ouvrage n’est pas un ouvrage « militant ». C’est un état des lieux et
une présentation la plus objective possible de ce qu’est vraiment la
trans-identité. Nous avons justement voulu éviter d’avancer des idées que nous
considérons comme justes mais qui sont des objectifs à plus long terme (pour
tout le monde, et pas uniquement les Trans ; car en quoi l’État devrait-il
mentionner sur les papiers le type de gonades que les individus ont sous leurs
vêtements ?). L’urgence, surtout pour les Trans en difficulté sociale,
c’est d’obtenir sur simple demande des papiers d’identité qui ne violent pas
leur droit à la vie privée en les « outant » (L’outing consiste à
révéler, contre la volonté de la personne concernée, sa sexualité ou son genre).
Pour permettre à chacun(e) de voir sa privée respectée, pour accéder plus
facilement à un emploi, et pour avoir des droits égaux à ceux de tout autre
citoyen(ne). Et aussi pour pouvoir exercer ses droits de citoyennes. Alexandra a
voulu s’inscrire sur les listes électorales : refus ! Et donc refus de
lui accorder le droit de vote. Motif : ses papiers courants (ceux qui
attestent son domicile !) sont bien sûr au prénom d’Alexandra alors que sa
carte d’identité reste à son ancien prénom et mentionne toujours : sexe
masculin ! Voilà ce que l’État français ose faire, en France, en 2006, aux
Transgenre : si elles ont réussi à obtenir la reconnaissance de leur genre
et leur nouveau prénom sur la plupart des documents de la vie courante, l’État
le leur fait payer en leur refusant le droit de vote. Si Stéphanie déménage et
doit se réinscrire un jour dans une autre ville, elle perdra son droit de vote
pour les mêmes raisons qu’Alexandra ! Qu’en pense monsieur Nicolas Sarkozy,
Ministre de l’Intérieur, chargé des élections ?
Vous êtes bien conciliantes avec le mouvement gay. Les trans ne
sont-ils/elles pas toujours la catégorie oubliée ? Ne serait-il pas temps
que le slogan affiché en tête d’une Gay Pride soit consacré aux
Trans ?
Conciliantes ?
Non, objectives. Si nous avions été gays, aurions-nous eu envie de nous afficher
aux côtés de personnes qui s’affirmaient atteintes d’un inquiétant
« syndrome », d’un « trouble mystérieux » ou d’une
« maladie mentale » ? En Lorraine, Trans Aide -
l’association que nous avons fondée - a immédiatement été intégrée, aussi bien
par les gays que les lesbiennes, comme membre titulaire du comité d’organisation
de la marche LGBT. Un an après, Homonyme, association LGBT de Nancy, nous
accueillait dans ses locaux comme association partenaire et la plate-forme de Trans
Aide était intégrée dans la plate-forme LGBT commune ! Au lieu
de pleurnicher et de jouer la victimisation, les Trans doivent prendre toute
leur place au sein de la communauté LGBT. Alors, et alors seulement, s’il y a
encore quelques gays pas nets, on règlera publiquement le problème (nous
songeons aux propos inacceptables d’un responsable gay connu justifiant le suivi
psychiatrique des Trans ! Nous lui conseillons de revoir sa copie au plus
vite !).
Vous êtes sévères avec les psychiatres et les chirurgiens. Comme pour
bien d’autres questions dans le domaine médical (la souffrance, par exemple), la
transphobie ne trouve-t-elle pas son origine dans les textes religieux,
notamment le fameux verset interdisant d’utiliser les vêtements de l’autre sexe
(Deutéronome, XXII, 5) ?
Que des
fanatiques en soient encore, en 2006, à chercher dans des textes datant de 15 ou
20 siècles une caution à leur haine de la différence (en général parce qu’elle
renvoie à leur part d’ombre !), cela nous navre. Que, comme vous le
soupçonnez, une part non négligeable des psychiatres et des chirurgiens
transphobes puisent dans ce fatras de haine les bases de leur détestation des
Trans, c’est pitoyable. Ce n’était pas la peine de faire des études à Bac +
10 : psalmodier des textes sacrés (ceux de Lacan, par exemple !) leur
suffit ! Mais que des gouvernants et des élus de la République française en
soient eux aussi encore à ce stade pose un problème, y compris de
laïcité !
Quels sont les partis politiques qui se soucient des Trans ; que
proposent-ils ?
Aucun
responsable national, à ce jour, à notre connaissance ! Comme nous sommes
quelques dizaines de milliers d’abstentionnistes obligées, ils s’en
moquent ! La dignité humaine, ça n’a pas trop l’air de les préoccuper,
hormis quelques élus locaux et régionaux qui commencent à réagir... On verra ce
qu’en diront les candidats à la Présidentielle !
Quels sont les actes discriminatoires qui vous semblent le plus
préjudiciables et auxquels vous souhaiteriez mettre fin par une modification de
la loi ?
Nous ne
demandons pas de loi. Des décrets suffisent ! Nous voulons un changement
d’identité gratuit, automatique et sur simple demande dès qu’une personne
transgenre en formule la requête. Sans humiliation (expertise psychiatrique) et
sans agression sexuelle (plus d’obligation de se dénuder entièrement, plus de
doigt dans le vagin, etc.). Et tout le reste suivra !
Pour faire bouger la législation, quelle stratégie envisagez-vous sur
le plan judiciaire ?
Tout ce
que le droit français et européen nous offre comme possibilité de recours. Le
temps de la résignation est passé et nous allons systématiquement engager des
campagnes publiques et des procédures judiciaires à chaque discrimination
avérée, à chaque abus de pouvoir, à chaque refus de respecter notre vie
privée... Et qu’on ne vienne pas pleurer ensuite à une judiciarisation à
l’anglo-saxonne ! Nous allons rendre public (c’est légal : les
fonctionnaires sont tenus de rendre compte au peuple de leurs actes !) le
nom de ceux qui réclameront des expertises génitales et ceux des médecins qui
s’y livreront... Les fonctionnaires et les experts sont mandatés au nom du
peuple français ? Alors, il est bon que le peuple français sache dorénavant
ce qu’on nous fait en son nom !
Et pour faire bouger les mentalités, avez-vous des
propositions ?
Elles ont
déjà extraordinairement bougé en France ! Si Alexandra a pu engager sa
transition à 27 ans et si Stéphanie a dû attendre 50 ans, c’est bien parce que
les conditions sont aujourd’hui réunies alors qu’elles ne l’étaient pas avant la
fin des années 90 (sinon via la prostitution obligée et la marginalisation
sociale). Le problème n’est pas tant de faire bouger les mentalités que d’amener
les élites retardataires (gouvernements, élus, magistrats, corps médical...) à
s’aligner sur le bon sens de M. et Mme tout le monde : accepter
tranquillement ce que nous sommes !
En conclusion, que pensez-vous de la réponse de Tirésias à la
question : « Qui de l’homme ou de la femme ressent dans l’amour la
plus grande jouissance ? », et de l’attitude d’Héra, qui le frappe de
cécité pour avoir affirmé que la femme ressent neuf fois plus de
plaisir ?
Les
mythologies sont toujours amusantes et parfois instructives. En réalité, qui
peut répondre à une telle question, sinon de façon ludique ? Personne n’est
dans le corps et surtout dans le cerveau de l’autre ! Aucun être humain ne
peut ressentir la même chose qu’un autre. Pour citer Ronald Laing :
« on ne peut pas faire l’expérience de l’expérience de l’autre ». Ces
spéculations relèvent à notre sens de la métaphysique. Nous nous situons, pour
notre part, dans le champ du réel, de la vérification pratique, de la dignité
humaine et, pour aller à l’essentiel du message de notre livre, de la
liberté !
Nancy, le 24 janvier 2007
Alexandra Augst-Merelle & Stéphanie Nicot
Pour en savoir plus et contacter Alexandra et Stéphanie, voir le site de Trans Aide, ou appeler sur le mobile de l’association : 06 25 40 59 21.