Salut Papa,
Tu vas avoir droit à lire ma prose. Je crois que tu as quelques difficultés à comprendre mes démarches, aussi il me semble important et de mon devoir de t’expliquer ce que je vis et surtout ce que je fais. N’y vois aucune marque de solennité, mais parfois l’écrit permet d’être plus posé et analytique. C’est ma sœur qui m’a soufflé l’idée de t’écrire. Cette lettre, c’est un peu « tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la transidentité sans jamais avoir osé le demander ». Aussi tu pourras t’y référer en cas de besoin.
Pour comprendre pourquoi je suis arrivée à mon stade actuel, il faut que tu saches que depuis mon enfance je me suis toujours sentie fille. Ce sentiment ne m’a jamais quittée, même si j’ai vécu une vie de garçon hétérosexuel sans histoires. Ma décision de changer de genre a eu lieu lorsque j’ai dissocié mon identité de ma sexualité (et ma relation avec mon ex a fortement aidé à y voir plus clair, même si c’est tombé sur elle, la pauvre !)
Je suis toujours principalement attirée par les filles. C’est sentimental, c’est physique et un peu philosophique. Plus tard, après l’opération, je pense que j’aurai des relations « hygiéniques » avec des mecs, mais (et les hormones n’y changent pas grand chose) ma façon de tomber amoureuse a plus à voir avec l’amour lesbien.
Je sais que tu es flippé à ce sujet. Donc je vais t’expliquer ce que je prends et quelles en sont les conséquences. Début novembre 2006, j’ai consulté un généraliste sur Paris qui est habitué à s’occuper des personnes transgenres (je préfère utiliser le mot transgenre au mot transsexuelle car ce dernier a une connotation pathologique). Il m’a fait faire des tests sanguins, un bilan hormonal (R.A.S. à ce niveau, je suis dans la moyenne masculine). Puis, à ma demande, il m’a prescrit trois types de médicaments : l’hormone féminisante à proprement parler s’appelle œstrogène, je me l’applique tous les matins par gel transdermique (ce qui évite de charger le foie) via les muscles des bras et des cuisses. De l’anti-dopage en quelque sorte ! je complète par de la progestérone, que les femmes produisent naturellement. La progestérone complète la féminisation du corps. Les effets des hormones sont : la croissance de la poitrine (déjà visible après mes 3 mois et demie de THS – Traitement Hormonal Substitutif), un adoucissement de la peau, une féminisation du visage et une répartition des graisses sur le corps plus féminine. Mais ce ne sont pas des produits magiques. Physiquement je ne vais pas tant changer… La pilosité faciale, par exemple, ne peut partir qu’au laser. C’est long et il ne faut pas être trop impatiente, c’est pour cela que la transition au début est un peu ingrate pour l’amour-propre. Ceci étant, je vis quotidiennement comme une fille et ne m’en sors pas si mal. Je n’ai pas reçu de quolibets ou d’injures pour l’instant, et je sais que ce point t’inquiète tout particulièrement, so don’t worry. La voix également est virile naturellement car les garçons à la puberté ont les cordes vocales qui s’élargissent, donc plus d’harmoniques et plus de basses que les filles. Je pratique donc ma voix de fille via une méthode en DVD que je trouve excellente, nommée « Finding Your Female Voice ». c’est une trans américaine qui apprend les techniques de respiration et de placement. En fait c’est pareil que d’aller voir une phoniatre (les mêmes exercices) et beaucoup moins cher (70 euros la séance de trente minutes, ça me fait un peu chier de payer les vacances à Megève des toubibs). Ah, j’oubliais, je prends aussi un anti-androgène léger, la finastéride, ce qui stoppe la chute des cheveux. Ce médoc’ est d’ailleurs prescrit par les dermatos pour les mecs lambda qui on des petits soucis d’alopécie (d’ailleurs, certains refusent d’en prendre car cela a des effets sur la virilité !). enfin, le traitement hormonal est à prendre à vie et il s’apparente fortement à celui des femmes ménopausées.
Je sais que ce genre de changement culpabilise souvent les parents. On accorde tellement d’importance à la filiation que l’on oublie que des zones entières de la personnalité nous sont propres. Donc j’aimerais que tu ne t’en fasses pas trop avec cela. C’est normal que tu ne puisses plus me voir comme avant, mais bon je ne suis pas venue te dire que je coupais les liens familiaux. La transition est une phase narcissique nécessaire (« 2007, année narcissique » pour moi) et je me contrefous de ce que l’on peut penser de moi ou de comment je vis. Mais il faut que tu comprennes que c’est une nouvelle vie, et que je joue beaucoup avec les symboles. Mais tout le monde fait cela. L’essentiel de l’identité fille/garçon est sociale et non biologique. Moi, j’en ai juste peu plus conscience que la moyenne. Quant à mon prénom, et bien il va falloir que tu fasses un effort, désolée mais là-dessus je serai intransigeante, je me suis trop longtemps adaptée à des trucs que je trouvais absurdes pour moi. Et maintenant ce n’est plus à moi de faire le boulot. Je ne demande ni tolérance ni compassion, mais le respect total de mon intégrité.
Je vais être opérée le 15 octobre 2007 à
Bangkok, par le docteur Chettawut, un des 4 ou 5 grands
spécialistes mondiaux de la vaginoplastie.
L’opération consiste à recréer un vagin
fonctionnel (donc orgasmique) à partir des tissus
préexistants. L’opération dure 6-8 heures sous
anesthésie générale. Après je reste quinze
jours en Thaïlande et rentre le 2 novembre. Il me faudra 1 bon
mois de convalescence (des difficultés pour s’asseoir) que
je passerai dans le sud avec mamie pour être tranquille.
Après l’opération, il faut effectuer des
dilatations quotidiennes à l’aide d’un tube en
plexiglas et d’un préservatif lubrifié afin de
maintenir l’ouverture vaginale. Étant une gouine,
j’aurai moins de relations avec des hommes, aussi je devrai
être vigilante sur ce point. Je te donne tous ces détails
afin que tu ne te fasses pas de fausses idées sur
l’opé. Désolée d’être un peu
crue ! Normalement, une opération réussie
(l’immense majorité) donne place à un vagin qui
pourrait confondre même un gynéco. Je précise que
le choix de mon chirurgien n’est pas aveugle : j’ai vu de
mes propres yeux des (néo) vagins de copines et j’ai
été plus que rassurée !
Quant aux raisons
psycho philosophiques de mon choix, il est lié au désir
de vivre une sexualité plus féminine, une sorte
d’exploration plus complète encore de mon corps. Je ne
veux pas te mentir : je pourrais m’en passer. Ce que je veux
dire, c’est que l’opé n’est pas obligatoire.
Personne ne regarde à travers les vêtements et ce que je
recherche avant tout, c’est de vivre comme une fille socialement.
Simplement, pour moi, l’opé participe à
l’harmonisation totale de mon corps. Ce n’est pas le graal
ultime, ce n’est que l’un des éléments de ma
transition. Et mon rapport à mon corps est suffisamment sain (je
n’ai jamais eu de phobie physique, mon mal-être venait de
ne pas vivre dans le bon genre psycho-social) pour entreprendre ce
changement.
Les jours qui viennent, je dois voir Maître Lhotel, une avocate
spécialisée des questions trans. On va commencer à se
préparer au changement d’état civil. En attendant
je vais signer un acte de notoriété portant sur le nom et
prénom d’usage, vers le 25 mars si tout va bien. Je les
ferai porter ensuite sur ma carte d’identité. Après
l’opé j’aurai la possibilité (bien
qu’il faille passer par la justice et que c’est un peu
à la tête du client) de changer de prénom et mon
sexe dans l’état civil (quand on réfléchit
on se rend compte que tous ces petits bouts de papiers c’est bien
con et c’est ridicule d’attendre et de convoquer un
tribunal alors que dans la rue et au téléphone on
m’appelle Madame – c’est vrai que le droit
échappe bien souvent à l’entendement des gens comme
moi qui ont une philosophie libertaire de la vie).
Sinon, je fais
partie d’une association nommée Trans Aide dont je
m’occupe au niveau de la région parisienne. J’ai
à peu près la même façon de penser ma
transidentité que les filles qui s’en occupent. Elles ont
écrit un bouquin nommé « Changer de sexe –
Identités transsexuelles » (Stéphanie Nicot/
Alexandra Augst-Mereille, édition le Cavalier bleu, 22€ il
me semble) qui explique très bien ce que nous vivons et les
choses pratiques de la vie. Je te le recommande vivement si ma lettre
ne t’ôte pas les zones d’ombre.
Je conclurai ce courrier en disant qu'être transgenre, c’est selon moi être capable de gérer une contradiction. Celle d’être à l’aise et épanouie dans son rôle de fille tout en sachant que l’on n’est pas et qu'on ne sera jamais une femme au sens biologique du terme. Ce qui ne m’empêche pas d’être heureuse : simplement la prise de conscience évite de délirer ou de renier son passé, ce qui est idiot et parfaitement illusoire.
Voilà, je veux
juste que tu saches que j’ai la tête sur les épaules
et qu’il n’y a ni souffrance ni pathologie dans ma
démarche.
Au contraire c’est un acte
d’auto-construction très positif, une opportunité
de vivre ma vie telle que je la perçois. C’est vraiment
une occasion précieuse et je suis ravie de pouvoir réagir.
Bisous
Caroline
© Equipe d'animation nationale, le 8 mai 2007