Emploi

Il n'y a pas de transition réussie sans la capacité à gérer et conserver une activité professionnelle. Pour résumer la quadrature du cercle en une formule lapidaire : sans emploi, pas d'argent et sans argent pas de transition. Ou du moins pas de transition libre et épanouissante.

Se poser les bonnes questions.

Avant d'engager votre transition, vous devez faire un bilan lucide de votre situation professionnelle : ai-je un travail stable ? Protégé ? Sinon, comment puis-je en trouver un qui me permette de mener à bien ma transition ?

Vous avez un travail ? Faites le maximum pour le garder ! Il ne faut donc jamais parler de sa transition avant d'avoir réfléchi au pire : le licenciement, la mise à l'écart, le harcèlement au sein de l'entreprise... Aucune de ces hypothèses n'est certaine : il y a des transitions qui se déroulent avec une acceptation quasi unanime. Il faut donc vous préparer soigneusement, et concrètement, à tous les scénarios envisageables. Les mois gagnés avant de devoir en parler avec votre employeur (ce moment vient toujours) permettent la mise en place de la transition en toute quiétude (choix de votre médecin, début de vos coming out privés hors entreprise, épilation laser du visage, nouvel équilibre hormonal de votre corps.).

En fait, si vous assumez parfaitement votre passé et votre nouveau genre, vous serez alors d'autant plus à l'aise pour faire admettre votre nouvelle identité. Plus qu'une crédibilité physique plus ou moins bonne (cela compte, mais moins qu'on ne l'imagine au début), la crédibilité de votre discours et de vos actes est essentielle. Lorsqu'on s'assume, qu'on est à l'aise avec les autres et qu'on a les pieds sur terre, on se fait accepter bien plus facilement par son entourage, y compris professionnel.

S'il est obligatoire, à un stade avancé de sa transition, d'informer son employeur, il faut tout autant penser à ses relations de travail quotidiennes... S'attirer l'appui de ses collègues (les femmes sont souvent notre meilleur soutien), cela compte dans le choix de l'employeur : accepter le fait accompli ou tenter de se débarrasser de vous. Il n'existe pas de solutions toutes faites, et chaque lieu de travail est un cas particulier. Il faut juste éviter de cultiver trop longtemps les ambiguïtés, inévitables dans un premier temps, dans votre apparence et votre comportement1. N'oubliez pas non plus qu'adhérer à un syndicat peut contribuer à vous protéger.

C'est d'ailleurs lorsque votre apparence physique bouge, que votre double vie commence à « déteindre » (les hormones commencent à féminiser votre corps, les séquelles provisoires des séances du laser sur le visage interrogent, sans parler du vernis à ongle oublié ou les traces de rimmel) et que ces petits faits répétés finissent par interpeller votre milieu professionnel (ce sont en général les femmes les plus observatrices) que le moment est venu de mettre les choses à plat pour éviter le malaise diffus, voire les remarques désobligeantes derrière votre dos. Très peu de gens oseront vous faire des réflexions ouvertement, mais beaucoup discutent entre eux de ce qu'ils ont remarqué. Le silence apparent de votre entourage n'est donc pas synonyme d'invisibilité. Excessif, il peut même être un signal d'alarme (mise à l'écart non dite). En général, vos collègues vous sauront gré d'avoir été honnête avec eux. Et c'est le meilleur moyen d'avoir leur soutien dans votre démarche.

Les choses à éviter dans un premier temps relèvent du bon sens : les ongles longs féminins, l'épilation trop visible des sourcils (allez-y peu à peu, par petites touches), le parfum féminin au bureau alors que vous êtes encore habillée en homme ! Cela fait « mauvais genre ». Évitez aussi toute chirurgie du visage féminisante lourde avant votre coming out...

Le « timing » est donc très important. Ni trop tôt, ni trop tard : lorsque vous serez crédible, prête à travailler en femme, le moment du coming out professionnel sera venu. Et vous devrez alors basculer dans le rôle féminin dans la foulée.

Vous êtes fonctionnaire ou assimilé

Si vous êtes fonctionnaire titulaire, vous n'avez pas trop de soucis à vous faire : les différents statuts de la fonction publique ne permettent pas de vous licencier. Si les contraintes de représentation ne font pas partie intégrante de votre statut (port de l'uniforme et cheveux courts, comme dans l'armée ou la police par exemple), vous pourrez faire votre transition sans pour autant avoir recours à un arrêt de travail (ainsi vous démédicaliserez totalement votre transition). Pourquoi prendre des congés maladie si vous pouvez vous en dispenser ? Vous pourrez en discuter avec votre chef de service, avec courtoisie mais fermeté. Vous verrez alors quelle est son attitude : compréhensive, neutre, transphobe. Inutile d'être agressive dans votre discours ou dans votre attitude : le droit et les valeurs de la République sont de votre côté. Votre hiérarchie le sait parfaitement ; elle sait aussi que le statut de la fonction publique et les règles en vigueur dans le secteur public vous protège, la loi anti-discriminations aussi (la notion d'apparence, qui figue dans le texte, n'est pas assez utilisé par les Trans alors que c'est une arme redoutable !). Vous êtes donc en position de force.

Si vous n'arrivez pas à vous faire entendre d'un chef de service ou d'une hiérarchie transphobes, prenez immédiatement contact avec Trans Aide et avec les syndicats de votre lieu de travail (il est raisonnable de vous rapprocher d'eux avant d'en parler à votre hiérarchie pour préparer votre coming out. Il peut même être utile d'adhérer à celui qui vous semble le plus efficace et le plus ouvert aux questions LGBT là où vous travaillez).

Vous travaillez dans une grande entreprise ou un grand groupe

Lorsque vous travaillez dans le secteur privé, ne vous faites aucune illusion : même un CDI ne vous protège pas totalement. Le licenciement doit certes être motivé, mais il n'est pas si difficile. En CDD ou en Intérim, votre protection vis-à-vis de votre employeur est quasiment inexistante ; votre avenir professionnel dépend encore plus de l'attitude du chef d'entreprise.

Si vous allez voir votre DRH sans idées précises sur votre avenir dans l'entreprise, vous risquez d'aller droit dans le mur. Même si c'est le cas, ne lui dites pas que vous ne comptez pas rester : il n'aura alors aucune raison de vous garder, et à la première occasion... Faites plutôt valoir vos compétences. Montrez que votre transition ne perturbe en rien votre capacité de travail (si personne n'a rien remarqué, c'est une démonstration imparable de ce que vous affirmez). Discutez des formalités administratives et de votre première embauche au genre féminin (après des vacances par exemple, mais attention : un employeur sournois peut aussi profiter de votre absence dans l'entreprise pour vous isoler. Assurez-vous de sérieux appuis parmi le personnel).

Pour résumer, il faut mettre tous les atouts de votre côté et avoir un discours clair. Évitez absolument de mettre en avant le côté « médical » de votre transition (C'est votre vie privée. Notez d'ailleurs que le médecin du travail est tenu au secret médical). Évitez surtout de parler des psychiatres qui vous suivent, si vous les fréquentez : cela risque de ne pas rassurer votre DRH sur votre santé mentale. En réalité, ce qui intéresse la majorité des employeurs, c'est votre capacité à assumer votre poste comme avant, sans perturber le bon fonctionnement de l'entreprise.

Ultime argument, et pas des moindres : une grande entreprise, un grand groupe, sont soucieux de leur image. Un licenciement transphobe peut leur causer bien plus d'ennuis – à l'heure de la communication – que l'acceptation de la diversité. Nombre d'entreprises connues sont d'ailleurs signataires de la « charte de la diversité ». Initialement prévu pour d'autres minorités, c'est un point d'appui pour nous aussi. C'est dans ce cadre qu'un grand groupe d'Intérim a récemment confirmé, en réponse à un courrier de Trans Aide, qu'il ne jugeait les salariés que sur leurs qualités au travail et qu'il accueillerait des personnes trangenres, au même titre que les autres, sur la seule base de leur compétence.

Les PMI / PME : le risque maximum

Les associations Trans le constatent : la plupart des licenciements ont lieu dans les PMI / PME, y compris celles dont l'image jeune et branchée (le monde de l'Internet ou de la pub par exemple) ne laisserait pas soupçonner des comportements transphobes. Sitôt l'annonce de la transition, c'est souvent le licenciement brutal, ou le début d'une campagne de harcèlement visant à briser la salariée et à la pousser à la démission. Parfois fragilisées par des erreurs de transition, certaines Trans font l'erreur de céder et de donner leur démission, parfois contre une indemnité négociée. La suite est connue : perte de tout droit aux Assédic, RMI puis prostitution pour éviter l'expulsion du logement et le statut de SDF. Une rapide plongée dans la pauvreté puis dans la marginalité sociale.

Mais face à une PMI / PME décidée à vous licencier, il y a des recours : les indemnités aux Prud'hommes sont parfois importantes et vos droits sociaux sont maintenus. Et un bon avocat peut aussi faire condamner l'employeur pour discrimination. Anticipez les problèmes et contactez-nous. Envisager le pire scénario, s'y préparer, c'est faire preuve de réalisme et de prudence.

Si le risque est réel, le pire n'est malgré tout pas certain : il y a des PME / PMI dirigées par des patrons ouverts qui accepteront volontiers votre transition.

Vous êtes chef d'entreprise

Vous êtes vraiment une privilégiée ! Vous n'allez quand même pas vous licencier vous-même ? 

Le seul problème, c'est parfois le chef d'entreprise lui-même. Être en position de force n'empêche nullement la peur : avant d'être patronne, un chef d'entreprise est un être humain qui peut ne pas s'assumer comme Trans et donc craindre la réaction de ses employés. Mais soyons réalistes : quel salarié sain d'esprit quitterait un emploi stable parce que son patron lui annonce qu'il a décidé de changer de sexe ? À notre connaissance, si vous êtes chef d'entreprise, cela se passe toujours très bien.

Vous n'avez pas d'emploi

Reste le problème des personnes sans travail, situation la plus critique de toutes car sans travail, pas de revenus convenables pour effectuer une transition sereine. Deux cas peuvent se présenter : vous êtes au chômage ou vous poursuivez vos études.

Le problème que vous allez devoir affronter, c'est l'absence d'indépendance financière. Beaucoup de jeunes Trans, aujourd'hui, prennent conscience très tôt de leur façon d'être, alors qu'elles dépendent encore économiquement de leur famille.

Vous allez devoir prendre une décision difficile : engager votre transition dès maintenant ou attendre d'avoir acquis votre indépendance financière, c'est-à-dire un travail stable. Vous devez, pour faire un choix éclairé et rationnel, prendre en compte deux paramètres : votre état psychique et votre famille.

La réaction familiale pèsera lourd sur les modalités de votre transition. Si vos parents acceptent votre trans-identité, l'essentiel est fait. Vous allez pouvoir vous appuyer sur eux pour engager une transition sereine. Dans le cas contraire, et selon le degré de résistance ou d'opposition familiale, vous allez devoir gérer une situation complexe, voire conflictuelle.

Dans tous les cas, pensez, avant même de faire votre coming out parental, à informer un membre de votre famille ou une personne que vous savez proche de vous (il peut s'agir d'un frère, d'une sour, d'une tante, d'amis voire d'un professeur en qui vous avez confiance...) et qui pourrait être une sorte de « médiateur familial ». Il vaut mieux avertir votre « personne de confiance » avant d'annoncer la nouvelle à vos parents.

Si vous êtes majeure, vous pouvez être jetée dehors par des parents indignes, incapables de faire face à la situation : votre soutien vous évitera le statut peu enviable de SDF et, si besoin est, vous aidera à contacter les services sociaux pour trouver un logement puis un travail.

Si vous êtes mineure, cette personne de confiance pourra, en cas de besoin, alerter une association et les services sociaux (on connaît des cas, très rares heureusement, de violences paternelles graves contre des adolescentes Trans).

1er cas : la famille vous appuie, vous pouvez engager votre transition.

Si vous avez arrêté vos études très tôt, car vous étiez en grande souffrance à l'adolescence, réussir votre transition peut donner la motivation pour les reprendre avec succès. L'appui de votre famille est décisive. Des jeunes ont la chance de bénéficier d'un tel soutien parental. C'est évidemment le cas de figure idéal. Avec l'appui parental, si vous êtes mineure, vous pourrez obtenir d'un chef d'établissement ouvert et intelligent qu'il accepte de vous intégrer au lycée en respectant votre identité de genre. C'est possible, cela se fait parfois et, dans ce cas, tout se passe très bien. 

À l'université, si vous êtes majeure, vous n'aurez aucune difficulté à faire accepter votre identité de genre. Si vous vous heurtez à des résistances de votre mutuelle lors de l'inscription, précisez-lui qu'elle peut (et doit, afin de protéger votre vie privée !) vous attribuer un numéro 8 féminin provisoire (indiquant votre prénom féminin et votre civilité) ou 7 si vous êtes un garçon FtM. Si vous vous heurtez à des résistances de l'administration, informez-nous et prenez aussitôt contact avec un syndicat étudiant.

2ème cas : la famille est hostile.

Si vous en avez la force psychique, le mieux c'est de poursuivre des études, ou de réussir rapidement une formation professionnelle pour vous assurer un travail stable et rémunérateur. Vous pourrez alors gérer votre transition en toute liberté.

Si vous savez que vous n'arriverez pas à conserver votre équilibre psychique en différant trop longtemps votre transition (et vous n'avez pas à avoir honte d'éprouver de la souffrance !), vous allez devoir l'entamer dans des conditions difficiles. Sachez-le : de jeunes Trans ont malgré tout réussi !

Si vous n'avez aucun soutien familial, vous devrez ne compter que sur vous. Même si une association comme la nôtre essaiera de vous donner des conseils et des pistes (N'oubliez pas non plus qu'il y a souvent des gens chaleureux dans les services sociaux, et qu'ils peuvent vous aider à éviter le pire), vous devrez faire preuve de force morale.

Si la famille est violemment hostile, soyez réaliste : votre priorité, c'est de trouver un travail, avant d'engager votre transition ! N'oubliez pas, si vous êtes une fille décidée et courageuse (Montrez-leur ce que vaut une jeune Trans qui se prend en mains !), qu'il y a des entreprises (par exemple en Interim) prêtes à vous embaucher. Et vous pourrez, au bout de quelques mois, engager votre transition dans de meilleures conditions.

3ème cas : la prostitution est votre seul recours.

Nous n'avons aucun jugement négatif sur la prostitution libre et choisie. Mais lorsqu'elle elle vous est imposée2, nous le disons tout net : honte à tous ceux qui portent une responsabilité morale, familles indignes qui coupent les vivres, psychiatres transphobes qui stigmatisent, justice qui refuse de changer gratuitement les papiers d'identité, CPAM qui refusent d'accorder des numéros féminins ou masculins provisoires pour permettre de trouver un travail, etc. De plus, tous ceux qui prétendent lutter contre la prostitution non choisie sont des hypocrites : en faisant silence et en n'aidant pas les transgenres à lutter contre les discriminations, ils y ont leur part de responsabilité !

Chercher du travail avec son genre d'origine ou le genre désiré est un choix qui dépend de votre situation financière, sociale, ainsi que de l'activité professionnelle envisagée.

Le chômage rend une transition périlleuse. Vous pouvez certes chercher du travail tout en ayant débuté un traitement hormonal3. Mais la recherche d'une activité professionnelle sous une identité féminine en début de parcours n'est cependant pas facile. Lorsqu'on vit socialement au féminin avec des papiers masculins (ou inversement pour les FtM), il est plus difficile de convaincre un employeur à qui vous êtes obligée de révéler votre genre.

Vous ne pouvez alors comptez que sur vos qualités pour démontrer que vous êtes tout aussi compétente que les autres (les femmes vivent cette situation d'infériorité sur le marché du travail depuis très longtemps). D'où la nécessité, lors d'une transition, d'être bien dans sa peau, combative et sans symptôme dépressif. Vous pouvez, à l'inverse, mettre en avant votre transition comme un plus, une expérience humaine enrichissante. Valorisez ce qui est une démarche volontariste, un choix de vie. Cela démontre à l'évidence votre dynamisme et votre capacité d'adaptation. Ne s'agit-il pas des qualités que tout employeur lucide recherche ?

Si vous choisissez de trouver un travail en postulant sous votre genre d'origine, alors jouez le jeu jusqu'au bout. Votre seul objectif est de subvenir à vos besoins pour être autonome. Et donc, comme dit plus haut, évitez les ambiguïtés physiques ainsi que comportementales. Ensuite vous pourrez définir une stratégie pour réussir votre transition au sein de votre entreprise, une fois que vous aurez démontré vos qualités professionnelles.

1 Encore une fois, nous ne portons aucun jugement sur la façon de gérer son genre. Mais plus l'écart par rapport à la norme est visible, plus l'insertion sociale est difficile.

2 Des militantes transgenres ont dû passer par cette épreuve, parfois dès 16 ans ! Honte à l'État français qui refuse de changer les papiers des jeunes transgenres, les empêchant ainsi de trouver un travail choisi librement.

3 Voir notre chapitre hormones.